2003-2005 I EN FORME DE FEUILLE

Elles n’ont pas de souci, si ce n’est celui d’appartenir au même monde que le bois dont elles ont été tirées, comme on l’est d’un sommeil ou d’un songe.

Elles ne dialoguent, parfois, sur d’insaisissables fréquences, qu’avec des objets aussi silencieux et essentiels qu’elles-mêmes, pirogues funéraires, boîtes divinatoires, vasques de semences …

Avant même que d’être leur style, la sobriété est leur éthique, et presque leur mystique.

Elles ne disent que le plus radical du monde et de l’humain, ne parlent que du point où leurs racines se touchent, où leurs natures se confondent, où leurs esprits se croisent ou s’unissent.

Leur vrai socle ne se sépare pas de celui du sacré. Sacré premier, le plus élémentaire, le plus nu.

Fécondité de la terre, maternité de la femme.

Secrets les plus pauvres, les plus vieux, les plus inévitables.

Très humbles mystères que ceux ici célébrés, dédaignés des théologies et ésotérismes sophistiqués, accessibles seulement à l’attention de l’enfant, celle du jardinier, du paysan, ou de ces poètes lointains qui passaient leurs heures à contempler la pousse des bambous.

Un sacré si minimal entraîne fatalement une complète économie de moyens, laquelle traduit d’abord une véritable écologie de l’esprit. En une époque qui prend plaisir à se découvrir chaotique et à se noyer dans la complexité de vrais-faux problèmes qu’elle s’est elle-même créés, l’art d’Axel Cassel, sorte de « Principes et préceptes d’un retour à l’évidence » (1), est à la fois des plus salutaires et des plus prophétiques. L’Évidence, l’évidement jusqu’à l’évidemment, est en effet l’unique horizon de cette œuvre. Mais à la condition d’ajouter aussitôt, qu’elle instaure une incroyable réversibilité entre l’évidence et le mystère.

Peut-être même n’est-ce que cela, l’accomplissement de l’art : Produire un « objet » dont on ressent : «ce n’est que cela» en même temps que l’on pressent que ce « cela » est insondable.

La feuille est une feuille.

La feuille est une femme.

La feuille est un manteau.

La feuille est une aile, protégeante,
elle est une gloire, une mandorle,

La feuille est un envol et la feuille est un chant.

Ce chant est infini.

On nous a dit aussi que l’idée d’une définition de l’art était aussi définitivement chimérique que celle du mouvement perpétuel.

C’est faux !

L’art est la libre invention des formes nécessaires.

Et rarement pourrez-vous le vérifier avec autant d’acuité que face à ces œuvres aussi péremptoires que l’arbre dont elles sont faites, et qui pourtant sont nées de mains et décisions humaines.

Gérard Barrière 4 octobre 1992

(1) Lanza del Vasto.