CROQUIS

MUR D’ATELIER D’AXEL CASSEL

Neige ? Sur le mur, comme une question.
Neige ? Comme une aspiration, dans l’atelier.

Se pourrait-il qu’un jour vienne enfin de la neige sur la confusion du monde ?

Se pourrait-il qu’un jour enfin tombe un silence immense sur cet immense bruit ?

Se pourrait-il qu’en la recouvrant, les flocons de l’être-là viennent, un jour seulement, stopper la fièvre du devenir partout ? Oui, cela se pourrait-il un jour qui serait une fête, une célébration d’hiver, une fête du silence, comme il en est une de la musique pour nous ouvrir maintenant à l’été. Un seul jour dans l’année où, délaissant nos idoles bavardes, agitées, affairées, nous ferions sacrifice aux dieux tranquilles.

Et moi, sculpteur, moi traçant sur le mur le mot neige, que puis-je contre le foisonnement ? Puis-je en façonner les figures, de ces dieux de l’immobile, par-là hâter leur avènement et inviter à leur dévotion ? Ai-je en moi assez de force pour donner à ces statues l’immobilité formidable qu’il leur faudrait pour, je ne dis pas arrêter, mais seulement ralentir la frénésie de leurs alentours.

Et comment leur donnerai-je tout l’impérieux silence qu’il leur faudra pour, je ne dit point faire taire, mais étouffer seulement un peu le brouhaha ambiant ? Comment arracher des formes à la vitesse du monde ? Comment soustraire une éternelle immobilité à l’agitation quotidienne ? Commet retirer des corps au maelström général, les désolidariser de la précipitation ?

Comment sculpter, comment prier pour que, sur tout le trop et le futile, sur tout le bruit et la fureur, et sur toutes les histoires de fou et les idiots qui les racontent, pour que sur tout cela tombe enfin, un jour, la neige de l’essentiel ?
C’est pourquoi, Axel Cassel, sculpteur, traçant neige sur le mur, je trace aussi ce point d’interrogation, ce point d’aspiration.
Puis-je neiger ?

Gérard Barrière – 1988